Les règles administratives du système de gestion de l’offre diffèrent considérablement d’une province à l’autre dans le secteur laitier canadien. Les provinces du P5 (Ontario, Québec, Nouveau-Brunswick, Nouvelle-Écosse et Île-du-Prince-Édouard) ont fait des efforts pour uniformiser leurs politiques en révisant et en harmonisant leurs politiques de quotas tous les cinq ans. Néanmoins, il demeure que ces politiques diffèrent considérablement, notamment en ce qui concerne le transfert de quotas. Les provinces de la mise en commun du lait de l’Ouest (MCLO) (Colombie-Britannique, Alberta, Saskatchewan et Manitoba) ont aussi des règles différentes.
Les règles entourant le transfert de quotas affectent la compétitivité des fermes, plus particulièrement dans le P5. J’ai déjà discuté de certains des impacts économiques de l’administration des quotas dans un billet précédent. J’y considère des scénarios où l’allocation des quotas est efficace ou inefficace. Selon la littérature précédente (en anglais seulement), j’aurais dû décrire les méthodes d’allocation de quotas comme compétitives et non compétitives. Le billet montre qu’une allocation de quotas non compétitive soutient un plus grand nombre de petites fermes et augmente le coût de production.
Ce billet porte sur l’administration de la gestion de l’offre au Canada, en particulier les règles de transfert de quotas. Les offices provinciaux supervisent le transfert de quota. Les règles incluent des dispositions concernant la vente et l’achat de quotas entre fermes, les fusions, et le transfert de quotas aux membres de la famille.1
Les règles de transfert de quotas affectent la compétitivité de la production laitière. La compétitivité est cruciale pour un secteur laitier canadien résilient. L’existence de la gestion de l’offre dépend de son acceptation par les parties prenantes, y compris les fermes, les transformateurs laitiers et les consommateurs. Si l’administration de la gestion de l’offre introduit trop d’inefficacités, cela peut entraîner une perte de soutien au système. Nous verrons d’autres conséquences d’une gestion inefficace de l’offre, notamment sur les prix du lait et la compétitivité des importations.
Ce billet commence par montrer comment les règles de transfert de quotas diffèrent selon les provinces. Ensuite, je montre comment les règles influencent la taille des fermes, l’adoption de la technologie et les coûts de production entre les provinces. Je discute par la suite de certaines des conséquences de règles strictes de transfert de quota. Je conclus par un dernier argument sur le progrès technologique et la consolidation des fermes.
Comparaison des règles de quotas entre provinces
La majorité des transactions de quotas ont lieu à travers des systèmes centralisés de vente de quota. Certaines provinces permettent des échanges de quotas en dehors de ces systèmes.
Au Québec, toutes les transactions de quotas doivent passer par le système centralisé de vente de quota (SCVQ). Les producteurs qui veulent vendre du quota doivent l’offrir obligatoirement sur le SCVQ. Les offres d’achat sur le système dépassent largement les offres de vente à cause du plafond contraignant de 24 000 $ par kg de matière grasse par jour (je ne vais plus écrire par kg de matière grasse par jour par la suite). Des règles pour allouer le quota entre acheteurs sont nécessaires compte tenu de la pénurie. Premièrement, les offres d’achat ne peuvent pas dépasser un maximum de 7 kg, ou 10% du quota total détenu et emprunté par un producteur. Deuxièmement, 50% du quota vendu est réparti également entre les acheteurs (méthode appelée itération) et les 50% restants sont alloués proportionnellement aux offres d’achat. Devrait bientôt être remplacé par une allocation 100 % par itération.
La Table 1 résume les principales politiques de quotas dans les provinces du P5.2 J’avoue que parfois j’ai eu du mal à comprendre les différences de règles entre les provinces, en particulier celles concernant la propriété d’une ou plusieurs fermes. Le langage utilisé pour décrire les règles varie d’une province à l’autre et, comme je ne suis pas un expert juridique, je ne suis pas 100% certain que mon interprétation des règles soit toujours correcte. J’ai fait de mon mieux pour résumer ces règles dans le tableau ci-dessous, et j’espère les avoir bien comprises. Si je me suis trompé, faites-le moi savoir et je corrigerai le tout.
| Québec | Ontario | Nouveau-Brunswick | Nouvelle-Écosse | Île-du-Prince-Édouard | |
|---|---|---|---|---|---|
| Prix plafond | 24 000 $ | 24 000 $ | 24 000 $ | 24 000 $ | 24 000 $ |
| Limite d'offres d'achat | Maximum de 7 kg ou 10% du quota | 10% du quota | Aucune limite | Aucune limite | Aucune limite |
| Répartition par quotas d'achat | 50% par itération et 50% proportionnel aux offres d'achat* | 50% par itération et 50% proportionnel aux offres d'achat | 100% par itération | 100% par itération | 100% par itération |
| Nombre de licences | Un producteur peut posséder un quota, et un seul quota peut être exploité par ferme | Un producteur peut exploiter plus d'une installation | Un producteur peut posséder plusieurs sites agricoles | Un producteur peut posséder plusieurs fermes sous un même numéro d'enregistrement | Un producteur ne peut détenir un intérêt que dans un seul quota |
| Fusion des quotas | Non | Oui, sous certaines restrictions | Non | Non | Non |
| Vente de ferme | Oui, la production doit se poursuivre sur place pendant 5 ans, l'acheteur ne peut pas posséder d'autres quotas | Oui, la production doit se poursuivre sur place pendant 5 ans | Oui | Oui, mais limité | Oui, mais limité |
| Note: | |||||
| *Sera 100% par iteration bientôt. |
En comparant les règles de transfert de quotas entre provinces du P5, les règles sont plus restrictives au Québec parce qu’elles ne permettent pas à un producteur de posséder plusieurs licences, et la fusion de quota n’est pas permise. L’Ontario a les règles les plus permissives du P5. Les règles dans les provinces maritimes se comparent à celles du Québec. Une différence clé au Nouveau-Brunswick et en Nouvelle-Écosse est que ces provinces permettent à un producteur de posséder plusieurs licences.
La Table 2 résume les règles de quotas pour les provinces du MCLO. Les règles sont beaucoup moins restrictives que pour les provinces du P5. Plus particulièrement, il n’y a pas de prix plafond dans les provinces du MCLO, bien que les ajustements de prix en Colombie-Britannique soient règlementés. Les producteurs peuvent exploiter plusieurs fermes et les ventes de fermes avec quota sont permises. Dans l’ensemble, des règles moins strictes dans les provinces du MCLO rendent les marchés de quotas plus liquides et compétitifs.
| Colombie-Britannique | Alberta | Saskatchewan | Manitoba | |
|---|---|---|---|---|
| Prix plafond | Règle d'ajustement mensuel des prix basée sur le taux de vente lors de l'enchère précédente | Pas de plafond | Pas de plafond | Pas de plafond |
| Limite d'offres d'achat | Mise de moins de 50 kg | Jusqu'à six offres totalisant moins de 30 kg | Maximum de 3 enchères par enchère mensuelle | Non |
| Répartition par quotas d'achat | Alloué également jusqu'à 10 kg, puis au prorata des offres d'achat | Offre et demande | Offre et demande | Offre et demande |
| Nombre de licences | Un producteur ne peut posséder qu'une seule ferme | Un producteur peut contrôler plusieurs exploitations laitières | ||
| Fusion des quotas | Oui, doit être approuvé par l'office | Oui | 90% du quota peut être transféré, sous réserve de l'approbation de l'office | Oui |
| Vente de ferme | Oui | Oui | Oui | Oui |
Prix du quota
La Table 1 montre un prix plafond du quota de 24 000 $ dans les provinces du P5, alors que la Table 2 montre qu’il n’y a pas de prix plafond dans les provinces du MCLO. Cette différence dans les règles de transfert de quotas entre les deux pools est très importante. Le prix plafond est l’un des principaux obstacle aux marchés concurrentiels de quotas dans le P5.
Le prix plafond dans les provinces du P5 est en place depuis plus de dix ans. L’inflation a été significative au cours de cette période. Exprimer le prix du quota en dollars réels, en éliminant l’effet de l’inflation, nous permettra de voir à quel point le plafond des prix est devenu plus restrictif au fil du temps.
La Figure 1 corrige pour l’inflation en montrant les prix mensuels des quotas par province en dollars de 2025. Dans le P5, le prix plafond du quota était de 25 000 $ en 2011, puis a été abaissé à 24 000 $ en février 2016. La Figure 1 montre que les prix du quota en dollars de 2025 dans le P5 ont continuellement diminué à cause de l’inflation. Le plafond de 25 000 $ sur les prix des quotas en 2011 équivalerait à environ 35 000 $ mesuré en dollars de 2025. Dans les provinces du MCLO, les prix des quotas en dollars de 2025 sont plus élevés et plus volatils que dans les provinces du P5, mais n’ont pas baissé. Les prix les plus élevés sont observés en Alberta, où ils ont récemment dépassé les 60 000 $. En Colombie-Britannique, le prix du quota en dollars de 2025 a augmenté entre 2011 et 2016, et il a baissé depuis. Au Manitoba, le prix du quota a baissé entre 2011 et 2018 et n’a cessé de monter depuis. En Saskatchewan, les prix ont fluctué. L’écart des prix des quotas entre les provinces du P5 et du MCLO a augmenté depuis 2011.
Impacts économiques des règles restrictives de transfert de quotas
Dans ce billet publié en mai 2025, j’utilise des simulations pour expliquer qu’il y a 1) plus de fermes lorsque les règles restreignent les transactions de quotas; 2) que ces fermes sont plus petites; et 3) elles produisent du lait à un coût moyen plus élevé. Ces trois prédictions peuvent être testées empiriquement. À cette fin, je commence par comparer la taille des fermes entre les provinces. Ensuite, je compare l’adoption de technologies dans les fermes laitières entre les provinces. Dans un article (en anglais seulement) que j’ai coécrit avec Bruno Larue et Alphonse Singbo, nous montrons que la technologie adoptée par les fermes dépend de leur taille et de leur capacité à augmenter leur production. Ainsi, si l’on constate que la taille des fermes varie selon la province, on devrait aussi s’attendre à des variations dans l’adoption de la technologie. Enfin, je compare les coûts de production à l’aide de données accessibles publiquement.
Des fermes plus petites dans le P5
Comme mentionné, des règles strictes de transfert de quotas freinent la croissance des fermes. Un marché des quotas plus liquide signifie que les fermes peuvent plus facilement prendre de l’expansion pour exploiter des économies d’échelle. Avec des règles strictes de transfert de quotas en place depuis plusieurs années dans le P5, nous devrions voir des fermes plus grandes dans le MCLO que dans le P5.
Une mise en garde avant de regarder les données. La taille de la ferme ne peut pas être attribuée uniquement aux règles de quotas. D’autres facteurs peuvent expliquer les différences de taille des exploitations entre les provinces, notamment la réglementation environnementale et le coût des intrants. Mais, à mon avis, et cela ne devrait pas être controversé, que les règles de quotas sont le principal facteur expliquant les différences de taille des fermes entre les provinces.
La Figure 2 montre la taille moyenne des fermes laitières par province. La figure met en évidence le Québec et les provinces du MCLO pour faciliter la compréhension. Clairement, les fermes sont plus grandes dans les provinces du MCLO. Les fermes moyennes dans le MCLO sont plus de deux fois plus grandes que celles du P5. Les fermes des provinces du P5 sont sur le point d’atteindre la taille de celles des provinces du MCLO en 2011. Le Québec avait, de loin, la plus petite ferme laitière moyenne en 2011. En 2024, seule la ferme moyenne à l’Île-du-Prince-Édouard était plus petite que la ferme moyenne au Québec, et il semble que cela ne pourrait être qu’une anomalie dans les données.
Le panneau de gauche à la Figure 3 montre comment la taille des fermes moyennes a augmenté en valeur absolue, c’est-à-dire en kg de quota. Le panneau de droite de la Figure 3 montre la croissance des fermes en pourcentage par rapport à leur taille en 2011.
Depuis 2011, les fermes ont connu une croissance en valeur absolue beaucoup plus rapide dans les provinces du MCLO, avec le Manitoba et la Saskatchewan en tête. En valeur absolue, les fermes dans les provinces du P5 ont connu une croissance d’environ la moitié de celles des provinces du MCLO. Lorsqu’on examine la croissance relative, l’histoire est différente. Le Manitoba et la Saskatchewan ont encore une fois connu la croissance la plus rapide, mais le Québec arrive troisième. Ce n’est pas si surprenant, car la ferme moyenne au Québec était la plus petite en 2011, et avait beaucoup plus de potentiel pour croître.
Les données montrent que les fermes laitières des provinces du MCLO sont beaucoup plus grandes que celles des provinces du P5. Ceci est cohérent avec les règles de transfert de quotas beaucoup plus restrictives dans le P5 comparativement au MCLO.
La sortie de fermes laitières s’est produite en parallèle à la croissance de la ferme moyenne. La Figure 4 montre le nombre de fermes laitères par province depuis 2011. Le Québec a le plus grand nombre de fermes laitières, mais il a également perdu le plus grand nombre de fermes ; plus 2000 entre 2011 et 2025. L’Ontario a perdu presque 1000 fermes au cours de cette période. Le nombre de fermes est plus petit dans les autres provinces et, comme on peut s’y attendre, le nombre de fermes perdu est aussi plus faible. La décroissance du nombre de fermes laitières est généralement monotonique, c’est-à-dire qu’il décroit à chaque année. Les exceptions sont la Saskatchewan, et dans une moindre mesure, la Colombie-Britannique et l’Île-du-Prince-Édouard, où le nombre de fermes a cru momentanément.
La Figure 5 montre le déclin relatif du nombre de fermes laitières par province depuis 2011. L’axe vertical montre le nombre de fermes relatif à 2011. Toutes les provinces ont perdu au moins 20% de leurs fermes laitières entre 2011 et 2025. C’est-à-dire, le nombre de fermes restantes en 2025 est moins de 80% du nombre de fermes en 2011. Le déclin a été le plus fort au Manitoba avec la disparition de plus de 35% des fermes. Le Québec est au deuxième rang avec une perte de 34%. Le P5 a perdu presque 30% de ses fermes laitières entre 2011 et 2025 alors que le MCLO a perdu presque 24% de ses fermes laitières au cours de cette période.
Les données pour le nombre de fermes laitières sont intéressantes mais devraient être prises avec un grain de sel. Elles ne couvrent que la période entre 2011 et 2025. Il n’y a rien de spécial à cette période autre que les données sont faciles d’accès. Le nombre de fermes peut avoir diminué plus rapidement dans le MCLO avant 2011, expliquant ainsi un déclin moins rapide après 2011.
Adoption des technologies par les grandes et petites fermes
Des règles plus restrictives de transfert de quotas affecte la technologie adoptée par les fermes à cause des économies d’échelle. C’est-à-dire que les fermes doivent avoir une taille minimale pour qu’elles puissent tirer profit de l’adoption, par exemple, de systèmes de traite robotisés.
La Figure 6 montre l’adoption de systèmes de traite robotisée selon la province et le type d’étable. Les étables en stabulation entravée ne permettent pas la libre circulation des animaux et sont généralement plus petites. Ce type d’étable ne sera plus permis en 2027 selon le nouveau code de pratiques. Les étables en stabulation libre permettent aux animaux de se déplacer librement. Ces étables doivent être plus grandes et nécessitent donc un investissement en capital plus important. Elles offrent un meilleur bien-être animal et conviennent mieux aux systèmes de traite robotisés.
La différence est frappante entre les provinces du P5 et du MCLO. Dans les provinces du P5, la majorité des fermes n’ont pas de systèmes robotisés, et les étables à stabulation entravée sont plus communes. Dans les provinces du MCLO, une bien plus grandre portion des fermes ont des systèmes robotisés, et la stabulation libre est la norme. Ces constats sont cohérents avec les systèmes automatisés adoptés par les grandes fermes en stabulation libre, qui sont plus communes dans les provinces de l’ouest.
Coûts de production et taille des fermes
Il existe une chaîne causale entre les règles de transfert de quotas et les coûts de production : les règles de transfert de quotas affectent la capacité des fermes à croître; d’où leur taille, qui affecte la rentabilité de l’adoption de certaines technologies, ce qui détermine les coûts de production. De plus, les estimations empiriques montrent qu’il y a des économies d’échelle dans la production laitière, notamment des articles de Larue et Singbo ainsi que de Larue, Singbo et Pouliot.
À ma connaissance, il n’y a pas d’étude disponible publiquement qui rapporte les coûts de production au niveau de la ferme à travers les provinces canadiennes. Je connais trois études sur le coût de production avec des sommaires des données accessibles au public. La première est l’enquête annuelle sur le coût de production de la Commission Canadienne du Lait (CCL). L’enquête de 2024 a couvert 254 fermes, dont environ les 3/4 dans le P5 et un quart dans le MCLO. La deuxième est l’étude sur le coût de production du lait(en anglais seulement) en Alberta. L’étude albertaine est de plus petite envergure et a sondé 16 fermes en 2024.3 La troisième est l’Ontario Dairy Farm Accounting Project(en anglais seulement), une coopération entre la Commission Canadienne du Lait et les Producteurs de Lait de L’Ontario. L’échantillon de l’enquête de 2025 comptait 81 fermes.
Je vais comparer les résultats des trois études, mais je dois faire quelques mises en garde avant d’aller de l’avant. L’enquête de la CCL couvre les fermes du P5 et du MCLO. Il n’est pas possible de distinguer les coûts moyens de production dans les provinces du P5 et du MCLO à partir de cette étude. Cependant, étant donné qu’environ les trois quarts des fermes sondées proviennent du P5, le résultat de l’étude reflète en grande partie les coûts moyens dans les provinces du P5.
Il y a plusieurs différences méthodologiques entre les trois études. Notamment, dans l’étude de la CCL, la valeur des aliments produit à la ferme est implicitement égale au coût de production. Dans les études de coûts de l’Alberta et de l’Ontario, les aliments sont évalués au prix du marché. Cela peut faire une différence significative dans les années où l’on observe de fortes fluctuations des prix de l’alimentation animale. L’étude pour l’Ontario inclue des revenus pour la vente de cultures et des coûts pour la production de cultures. Je prends la différence entre les coûts et les revenus et je considère le résultat comme le coûts des aliments.
Comparons maintenant les estimations de coûts des trois études, en sachant bien qu’il s’agit d’une comparaison imparfaite. Nous utiliserons les estimations des coûts de la CCL et de l’Ontario comme indicateurs des coûts moyens de production dans les provinces du P5, et les estimations des coûts de l’Alberta pour les coûts moyens de production dans les provinces du MCLO.
La Figure 7 compare les estimations du coût de production pour les études de coûts de l’Alberta et de la CCL. La CCL ajuste ses estimations de coûts à une composition standard du lait, et en conséquence, j’ai inversé cette standardisation pour montrer des estimations de coûts pour la composition réelle du lait. La figure montre que les estimations de coûts de la CCL sont plus élevées que celles de l’Alberta, sauf en 2023. Cette année-là, une sécheresse a touché l’Alberta, entraînant une hausse des coûts de l’alimentation animale. La hausse des prix des denrées depuis 2021 explique probablement l’écart plus étroit entre les estimations de coûts de la CCL et de l’Alberta.
Sous l’hypothèse que les données de la Figure 7 offrent une comparaison raisonnable des coûts moyens de production dans les deux pools, la figure montre que les coûts de production sont plus élevés dans le P5 que dans le MCLO. C’est le constat attendu compte tenu de la différence de taille moyenne des fermes et des économies d’échelle en production laitière.
Conséquences
Des règles strictes de transfert de quotas maintiennent le nombre de fermes plus élevé, mais les fermes sont en moyenne plus petites. C’est un résultat souhaitable pour certains. Je comprends l’attachement aux petites fermes, et je déteste voir les fermes cesser leur activité. Mais il y a des conséquences aux règles qui maintiennent des petites fermes alors que les forces de marché pousse dans une autre direction ailleurs. Nous verrons quelques-unes de ces conséquences ici.
Prix du lait et rentabilité
Le système de tarification du lait au Canada est complexe. À sa base, on trouve l’ajustement annuel basé sur la Formule nationale de l’établissement des prix. La formule définit l’ajustement annuel des prix du lait à la ferme comme la somme de 50% du pourcentage annuel de variation de l’indice des prix à la consommation et de 50% du pourcentage de variation du coût de production tel qu’estimé par la CCL. Cet ajustement se fait au niveau national.
La ferme moyenne dans le P5 est plus petite et son coût moyen de production plus élevé que la ferme moyenne du MCLO qui est plus grande. Mais aussi, la ferme moyenne du P5 a tendance à adopter les nouvelles technologies à un rythme plus lent, et son coût moyen aura tendance à augmenter à un rythme plus rapide que la ferme moyenne du MCLO. Ainsi, dans l’étude annuelle du coût de production, la ferme moyenne du P5 a tendance à faire augmenter les coûts estimés. À l’inverse, la ferme moyenne du MCLO a tendance à faire baisser les coûts estimés. Avec les prix des produits laitiers fixés au niveau national, et que les coûts sont plus bas dans le MCLO, les marges de profit sont donc plus grandes pour les fermes du MCLO que pour les fermes du P5. De plus, si les fermes du MCLO adoptent plus rapidement des technologies qui réduisent les coûts de productions, cela implique que la différence entre les marges entre le MCLO et le P5 s’élargit.
Le tableau 3 montre un exemple hypothétique pour mieux comprendre le point que je soulève. Je suppose que les fermes moyennes dans le P5 et le MCLO ont les mêmes coûts à l’année 1, mais que les coûts ont tendance à augmenter un peu plus rapidement dans le P5. La variation de la colonne Coût est une moyenne pondérée de la variation en pourcentage du coût entre le P5 et le MCLO, avec un poids de 25% pour le MCLO. La variation du prix est calculée à partir du taux d’inflation et de la variation en pourcentage du coût selon la formule nationale des prix. Je suppose que le même prix à la ferme s’applique au P5 et au MCLO, même si ce n’est pas tout à fait correct en pratique. Les deux dernières colonnes montrent les marges, calculées comme la différence entre le prix et les coûts. L’exemple montre que la marge a tendance a diminué dans le P5 alors qu’elle tend à la hausse dans le MCLO.
| Année | Coût P5 ($/hl) | Coût MCLO ($/hl) | Inflation (%) | Changement de coût (%) | Changement de prix (%) | Prix à la ferme ($/hl) | Marge P5 ($/hl) | Marge MCLO ($/hl) |
|---|---|---|---|---|---|---|---|---|
| 1 | 82.40 | 82.40 | 84.40 | 2.00 | 2.00 | |||
| 2 | 84.13 | 84.05 | 2.05 | 2.07 | 2.06 | 86.14 | 2.01 | 2.09 |
| 3 | 85.81 | 85.64 | 1.75 | 1.98 | 1.86 | 87.75 | 1.93 | 2.10 |
| 4 | 88.39 | 88.30 | 2.10 | 3.03 | 2.56 | 89.99 | 1.61 | 1.69 |
| 5 | 90.60 | 89.62 | 1.85 | 2.25 | 2.05 | 91.84 | 1.24 | 2.21 |
L’exemple de la Table 3 illustre ce que je crois se passe en ce moment. La formule nationale des prix, combinée à des règles strictes de transfert de quotas dans les provinces du P5, a créé une situation où les fermes du MCLO bénéficient indirectement de la plus faible efficacité des fermes du P5.
Je suis assez confiant que la situation décrite se produit. Mais j’aurais besoin de meilleures données sur les coûts de production par province pour le confirmer. Je serais très intéressé à obtenir les données nécessaires pour vérifier si les marges dans le MCLO ont effectivement augmenté par rapport au P5.
Accès au marché
L’administration américaine actuelle est très agressive dans ses politiques commerciales, et la gestion de l’offre au Canada est une cible. Les États-Unis ont exigé des modifications à l’administration des contingents tariffaires canadiens à l’importation de produits laitiers. J’ai des doutes que de telles modifications entraîneraient une augmentation significative des importations de produits laitiers depuis les États-Unis. J’ai aussi des doutes que la révision de l’ACÉUM, qui doit bientôt commencer, entraînera des changements significatifs. Néanmoins, les pressions sur la gestion de l’offre au Canada ne disparaîtront pas de si tôt et le risque de voir une augmentation des importations de produits laitiers américains subsiste. Se préparer à un avenir où la gestion de l’offre est affaiblie, voire n’existe plus, est pertinent, surtout qu’il est difficile de prédire ce que l’administration américaine actuelle pourrait faire.
La meilleure façon de se préparer à un accès accru au marché est de rendre les fermes canadiennes plus compétitives. Cela signifie produire du lait au coût le plus bas possible. Les fermes font de leur mieux pour minimiser leurs coûts étant donné l’environnement réglementaire existant. Les règles de transfert de quotas, dans le P5 et en particulier au Québec, ne favorisent pas l’expansion et empêchent les fermes de produire au coût le plus bas que la technologie permet.
Les fermes sont plus grandes dans l’Ouest et l’évidence ci-dessus suggère qu’elles produisent du lait à un moindre coût. Néanmoins, les fermes de l’Ouest sont petites comparées aux fermes laitières américaines. La ferme laitière américaine moyenne produit environ 480 kg de matière grasse par jour, comparativement à moins de 250 kg par jour dans l’Ouest (voir Figure 2). Ceeci veut dire qu’il y a encore un important potentiel de croissance, même pour les fermes de l’Ouest canadien.
Qualité de vie des agriculteurs
Être agriculteur c’est choisir un mode vie qui n’est pas toujours facile. Les producteurs laitiers doivent s’occuper de leurs vaches du matin au soir, 365 jours par année. Ils doivent aussi être disponibles 24 heures sur 24 pendant le vêlage, et doivent aussi travailler dans les champs, parfois tard le soir. La production laitière n’est pas une occupation unique ; elle implique d’exercer une douzaine de métiers différents tout au long de l’année.
Les exploitants de plus grandes fermes peuvent jouir d’un meilleur équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle, car ils peuvent embaucher davantage de main-d’œuvre pour alléger leur charge de travail. C’est plus difficile pour les petites fermes, même si beaucoup emploient des travailleurs. Les grandes fermes peuvent plus facilement répartir les responsabilités entre plusieurs personnes, de sorte que le fait qu’une ou deux personnes manquent au travail n’affecte pas trop les opérations. La charge mentale et physique sur une seule personne peut être plus petite sur une grande ferme parce que les responsabilités peuvent être partagées entre plusieurs personnes. C’est un avantage significatif pour la qualité de vie des opérateurs de grandes fermes.
Beaucoup de facteurs de stress affectent les agriculteurs et de nombreux agriculteurs luttent avec des problèmes de santé mentale. Heureusement, un nombre croissant de ressources leur sont offertes. De ce que je comprends, les problèmes financiers sont l’une des principales sources de stress. Je crois que l’assouplissement des règles de transfert des quotas, en particulier le plafond des quotas, offrirait à de nombreux agriculteurs une voie de sortie, ce qui pourrait atténuer la crise de santé mentale.
Supprimer le plafond du prix quota ferait augmenter le prix du quota. Ne serait-ce que basé sur les données de la Figure 1, je ne serais pas surpris que le prix monte à 40 000 $ dans le P5. Qu’est-ce que cela peut faire à la qualité de vie des agriculteurs? Cela offrirait à ceux qui ont des difficultés financières une voie de sortie intéressante. Par exemple, supposons une petite ferme avec un quota de 50 kg. Au prix plafond actuel, cette ferme obtiendrait 1,2 million de dollars en vendant la totalité de son quota. En supposant un prix pour le quota de 40 000 $, cette ferme obtiendrait 2 millions $, soit 0,8 million $ de plus qu’avec le prix plafond. C’est une différence importante. Cela pourrait donner à cette ferme assez d’argent pour payer toutes ses dettes et peut-être assez pour investir dans une autre production.
Supprimer le prix plafond et d’autres restrictions sur le transfert de quotas n’est pas une solution miracle. Il y aurait quand même des fermes en difficulté, mais je suis convaincu que ça donnerait une porte de sortie à plusieurs fermes en difficulté. L’inconvénient de laisser le prix du quota monter est de rendre l’entrée dans la production laitière plus difficile. Il existe cependant des moyens que l’industrie peut utiliser pour faciliter l’entrée autres que de fixer un plafond de prix sur le prix du quota.
Le progrès ne s’arrêtera pas
Ce billet défend une amélioration des règles de transfert de quotas. Je pense avoir déjà fait de bons arguments, en particulier concernant le prix plafond. Je vais conclure avec un dernier argument.
Les règles strictes de transfert de quotas ont ralenti la croissance et la sortie des fermes, mais n’ont pas arrêté ces tendances. Le progrès technologique est un facteur majeur dans la consolidation des fermes. Cela continuera d’arriver et, en réponse, les fermes continueront de croître jusqu’à ce qu’il n’y ait plus d’économies d’échelle à exploiter. Des règles strictes de quotas ne font que retarder l’inévitable, et tout délai pourrait avoir des conséquences très lourdes pour le secteur laitier canadien si la menace d’une forte augmentation des importations venait à se concrétiser.
Je sais que la transition des règles actuelles du P5 vers un marché de quotas plus libre ne sera peut-être pas simple et déplaira à beaucoup. Néanmoins, je crois que c’est une des démarche à prendre pour assurer le meilleur avenir aux fermes laitières canadiennes, et qui devrait être considérées par les offices provinciaux.
Notes de bas de page
J’ai déjà écrit en collaboration avec Bruno Larue et Alphonse Singbo sur le transfert de quotas et la technologie dans les fermes laitières du Québec. Dans cet article, nous soutenons que les fermes québécoises ne peuvent pas augmenter rapidement leur production en raison des restrictions sur la négociabilité des quotas, ce qui a été un obstacle à l’adoption de technologies de traite plus compétitives.↩︎
Il y a, bien sûr, plusieurs politiques qui ne sont pas mentionnées dans la table. Par exemple, certaines provinces ont des systèmes d’échange de crédit. D’ailleurs, les producteurs de lait du Québec on récemment voté en faveur de l’instauration d’un système d’échange de crédit avec un prix fixé à 3 $/kg. Je n’inclus également pas les clauses pour les nouveaux agriculteurs.↩︎
L’étude de 2024 n’est pas disponible en ligne. J’ai contacté une personne à $AgriProfit qui m’a rapidement partagé les études les plus récentes. Merci beaucoup pour cette réponse rapide.↩︎