Impact de l’abolition du prix plancher sur l’essence au Québec

Analyse de l’abolition du prix plancher sur l’essence en utilisant une étude d’événement (event study).
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prix
economique
Auteur(-trice)

Sebastien Pouliot, Ph.D.

Date de publication

15 juillet 2026

Dans les années 1990, le gouvernement du Québec a instauré un prix plancher pour l’essence afin de protéger les stations-service indépendantes qui disparaissaient rapidement. Ce prix plancher a été aboli le 7 juin 2025. À ce moment-là, la majorité des stations-service indépendantes avaient déjà disparu et le prix plancher était devenu un vestige du passé. Le consensus était que le prix plancher n’avait plus d’incidence sur le prix de l’essence au Québec.

Dans ce billet, je vérifie si cette affirmation tient la route. Plus précisément, j’examine si les prix de l’essence au Québec ont diminué à la suite de l’élimination du prix plancher. Je commence par présenter les données. J’utilise ensuite une étude d’événement afin de déterminer si les prix de l’essence ont effectivement baissé après l’abolition du prix plancher. Enfin, cela m’amène à examiner l’évolution à plus long terme des prix de l’essence au Québec par rapport aux autres provinces canadiennes.

Les données

Les données hebdomadaires sur le prix de l’essence ordinaire proviennent de Ressources naturelles Canada (RNC). RNC publie également des données sur l’essence moyenne, l’essence super, le diesel, le propane automobile et le mazout domestique. Dans ce billet, je me concentre sur l’essence ordinaire. J’utilise des données hebdomadaires, bien que des données quotidiennes et mensuelles soient également disponibles. RNC publie des prix de l’essence ordinaire pour 71 localités canadiennes. Je ne sais toutefois pas si ces prix représentent une moyenne des prix observés dans chaque ville ou le prix d’une station-service représentative.

La Figure 1 présente l’évolution des prix moyens de l’essence au Québec et en Ontario. Je me limite à ces deux provinces afin d’éviter de surcharger le graphique. Les valeurs correspondent aux moyennes des prix observés dans chaque province et ne sont pas pondérées en fonction des volumes de vente.

Les prix de l’essence au Québec et en Ontario ont évolué de façon similaire jusqu’en 2022, année où ils ont commencé à diverger. Depuis, le prix moyen au Québec est supérieur à celui de l’Ontario. L’écart s’est accentué en avril 2025 lorsque le gouvernement fédéral a éliminé l’obligation pour les provinces et territoires d’appliquer une tarification du carbone pour les consommateurs, laquelle s’appliquait à l’essence dans la plupart des provinces par l’intermédiaire de la redevance fédérale sur les combustibles. J’y reviendrai plus loin. Avec le début de la guerre en Iran, les prix de l’essence ont fortement augmenté en mars 2026.

Figure 1: Prix hebdomadaire de l’essence ordinaire

Les composantes du prix de l’essence

RNC décompose le prix de l’essence en plusieurs éléments : les taxes, la marge du négociant et la marge du raffineur. À partir de ces composantes, il est aussi possible de reconstituer un prix du pétrole brut, incluant les coûts de transport. Les marges publiées par RNC sont des estimations.

La marge du négociant correspond à la différence entre le prix de détail et un prix de gros (« rack price ») recueilli directement auprès des grossistes canadiens. De ce que je comprends, dans le cas du Québec, ce prix de gros inclut le coût de la taxes carbone. J’ai donc compilé les résultats des enchères de carbone du Québec et calculé le coût du carbone applicable à l’essence afin de retirer cette composante du prix de gros. La marge du raffineur correspond à la différence entre le prix de gros et le prix du pétrole brut. RNC explique également sa méthode d’estimation des prix du pétrole selon les régions du Canada. À partir des données publiées, il est possible de calculer le prix du pétrole comme suit :

Prix du pétrole = Prix à la pompe − Taxes − Marge de commercialisation − Marge du raffineur.

La Figure 2 présente les estimations de RNC pour les différentes composantes du prix de l’essence ainsi que le prix du pétrole que j’ai calculé à partir de leurs données. Dans le cas du Québec, j’ai intégré le coût du carbone aux taxes et ajusté les marges en conséquence.

Les prix du pétrole sont légèrement plus élevés au Québec qu’en Ontario. RNC indique que les deux provinces s’approvisionnent en pétrole brut auprès de sources différentes. En Ontario, les raffineries utilisent principalement du pétrole provenant de l’Ouest canadien, tandis qu’au Québec et dans les Maritimes, elles utilisent du pétrole léger importé. La marge du raffineur est plus élevée en Ontario. Les marges du négociant sont volatiles dans les deux provinces, mais tendent à être plus élevées au Québec. Enfin, les taxes sont plus élevées au Québec, et l’on distingue clairement l’effet de l’abolition de la taxe carbone en Ontario.

Figure 2: Composantes du prix hebdomadaire de l’essence régulière

Taxes sur l’essence

Les Figure 1 et Figure 2 montrent ensemble que les taxes représentent une part importante du prix payé à la pompe. À la fin de juin 2026, les taxes représentaient environ 22 % du prix de l’essence au Québec, contre 17 % en Ontario. Examinons plus en détail les différentes taxes qui s’appliquent à l’essence dans ces deux provinces. La Figure 3 présente l’évolution des taxes sur l’essence au Québec et en Ontario.

Le gouvernement fédéral perçoit une taxe d’accise de 0,10 $/litre. Une suspension temporaire est toutefois en vigueur depuis le 20 avril 2026 afin d’aider les consommateurs à composer avec la hausse des prix des carburants provoquée par la guerre en Iran. Cette suspension prendra fin le 7 septembre 2026. Au Québec, une taxe d’accise de 0,19 $/litre s’applique à l’essence. Ce taux est toutefois réduit dans les régions éloignées des grands centres et situées près des frontières provinciales. En Ontario, la taxe provinciale sur l’essence est de 0,09 $/litre.

Le Québec est actuellement la seule province canadienne à maintenir une tarification du carbone. Le montant payé dépend du résultat des enchères du système québécois de plafonnement et d’échange de droits d’émission de gaz à effet de serre, qui est lié à celui de la Californie. Dans les autres provinces, à l’exception de la Colombie-Britannique, la redevance fédérale sur les combustibles s’appliquait à partir de 2019 avant d’être abolie en avril 2025. La Colombie-Britannique possédait son propre régime de taxe carbone, qui a également été supprimé au même moment. La redevance fédérale suivait une trajectoire croissante fondée sur le coût des émissions de carbone. Avant son abolition, la taxe carbone payée sur l’essence était plus élevée en Ontario qu’au Québec.

La TPS et la TVH/TVQ sont des taxes en pourcentage qui s’ajoutent à l’ensemble des coûts liés à l’essence, y compris les taxes d’accise fédérale et provinciale ainsi que la taxe carbone. Par conséquent, le montant total de taxes perçu augmente lorsque le prix de l’essence augmente.

Figure 3: Taxes sur l’essence régulière

Étude d’événement sur l’abolition du prix plancher

L’étude d’événement est l’un des outils empiriques les plus pratiques à la disposition des économistes. Elle est particulièrement utile lorsqu’un choc affecte un groupe traité mais pas un groupe témoin comparable. Ceci crée une expérience naturelle qui permet d’estimer l’effet causal du choc.

L’abolition du prix plancher de l’essence au Québec ressemble à une expérience naturelle. Elle ne satisfait toutefois pas toutes les conditions nécessaires pour identifier rigoureusement un effet causal. Je n’aborde pas ici les détails méthodologiques, mais il est important de souligner que cette approche ne permet pas une identification causale dans ce cas-ci. Je crois néanmoins qu’une étude d’événement peut nous aider à mieux comprendre ce qui s’est produit sur le marché québécois de l’essence.

L’étude d’événement permet d’isoler la composante du prix de l’essence au Québec qui ne peut être expliquée par les prix observés ailleurs au Canada. Si l’on observe une baisse soudaine des prix au Québec relativement aux autres régions canadiennes au moment précis où le prix plancher a été supprimé, cela constituerait un indice que cette réforme a contribué à diminuer les prix de l’essence au Québec.

J’effectue l’analyse à partir des prix incluant les taxes. Toutefois, je contrôle pour l’effet de l’abolition de la redevance fédérale sur les combustibles. En d’autres termes, les estimations sont construites comme si cette redevance n’avait jamais été supprimée. Sans cet ajustement, on observerait une hausse importante du prix de l’essence au Québec relativement à celui observé dans plusieurs autres régions canadiennes.

La Figure 4 présente les résultats de trois études d’événement utilisant respectivement les Maritimes (Nouveau-Brunswick, Nouvelle-Écosse et Île-du-Prince-Édouard), l’Ontario et l’Ouest canadien comme groupes témoins. Parmi ces trois groupes, l’Ontario me semble offrir le meilleur groupe témoin en raison de sa plus grande similarité économique avec le Québec. Les données utilisées débutent en janvier 2022. Une variable additionnelle est incluse afin de tenir compte du retrait de la redevance fédérale sur les combustibles. La ligne verticale de couleur cyan indique la date d’abolition du prix plancher.

Les trois graphiques racontent essentiellement la même histoire. On n’observe aucune diminution visible des prix de l’essence au Québec relativement aux groupes témoins qui pourrait être attribuée à la suppression du prix plancher. J’ai produit plusieurs variantes de cette analyse et aucune ne suggère que l’abolition du prix plancher a eu un effet mesurable sur les prix de l’essence au Québec par rapport aux autres régions du Canada.

Ce qui ressort toutefois de la Figure 4 est une tendance baissière, illustrée par la ligne bleue. J’aurais pu neutraliser cette tendance comme il se doit dans le cadre d’une étude d’événement, mais j’ai choisi de la conserver parce qu’elle est intéressante en soi. Elle indique qu’au cours des deux dernières années, les prix de l’essence au Québec ont diminué relativement aux autres provinces lorsque l’on tient compte de l’abolition de la redevance fédérale sur les combustibles. Comparativement aux Maritimes, le prix de l’essence au Québec a diminué d’environ 0,06 $/litre par année. Comparativement à l’Ontario et à l’Ouest canadien, la diminution est d’environ 0,07 $/litre par année.

Figure 4: Étude d’événement sur le prix de l’essence régulière

Je ne sais pas exactement ce qui explique cette baisse relative. Afin de mieux comprendre ce phénomène, j’examine maintenant les tendances de plus long terme dans les différentes composantes du prix de l’essence.

Tendances à long terme

Dans cette section, j’examine ce qui pourrait expliquer la tendance baissière observée à la Figure 4. Pour ce faire, j’utilise une analyse graphique des écarts entre les valeurs observées au Québec et celles observées dans d’autres régions du Canada. Un écart positif indique que la valeur observée au Québec est supérieure à celle observée dans la région de comparaison. Un écart négatif indique l’inverse.

Prix

La Figure 5 présente l’écart entre les prix de l’essence ordinaire au Québec et dans les autres régions canadiennes. Les lignes noires lissent les données afin de faire ressortir plus clairement les tendances.

En moyenne, les prix de l’essence ordinaire sont plus élevés au Québec que dans les autres provinces canadiennes, sauf pour de courtes périodes. Les prix observés au Québec ressemblent davantage à ceux des Maritimes. Depuis 2024, les prix au Québec ont augmenté relativement à ceux des Maritimes. Par rapport à l’Ontario et à l’Ouest canadien, cette hausse relative remonte plutôt à 2020.

La Figure 5 ne montre pas la tendance baissière mise en évidence à la Figure 4. Cela s’explique par deux différences importantes entre les analyses. Dans les études d’événement, j’ai contrôlé l’abolition de la redevance fédérale sur les combustibles et j’ai utilisé uniquement les données à partir de 2022. La Figure 5 montre clairement l’incidence de la suppression de cette redevance en 2025. Sans cet événement, il serait possible d’observer dans la figure une tendance à la baisse de l’écart des prix entre le Québec et chacune des régions de comparaison.

Figure 5: Différences entre les prix de l’essence régulière au Québec et dans d’autres régions

Prix nets de taxes

Les tendances observées à la Figure 5 sont largement influencées par les taxes. Examinons donc l’évolution des prix de l’essence une fois les taxes retirées, présentée à la Figure 6.

Une fois les taxes soustraites, les prix de l’essence tendent à être plus faibles au Québec que dans les autres régions canadiennes. Cela suggère qu’une partie du fardeau des taxes n’est pas entièrement supportée par les consommateurs, ce qui correspond à un résultat classique en économie. La figure montre également que les prix hors taxes ont diminué au Québec relativement aux autres régions canadiennes depuis la fin de l’année 2023.

Figure 6: Différences entre les prix de l’essence régulière net de taxes au Québec et dans d’autres régions

Marge du négociant

RNC calcule la marge du négociant comme la différence entre le prix de détail hors taxes et le prix de gros (« rack price ») qu’il recueille auprès des grossistes. Il s’agit d’une estimation, mais elle demeure utile pour comprendre l’évolution générale des marges du négociant.

La Figure 7 présente l’écart entre les marges du négociant au Québec et dans les autres régions. Ces écarts sont relativement faibles et n’expliquent qu’une petite partie de la différence totale observée à la Figure 5. Comparativement aux autres régions, les marges du négociant étaient plus élevées au Québec entre 2022 et 2025. Depuis 2023, cet écart diminue graduellement et, en 2026, les marges du négociant sont désormais plus faibles au Québec que dans les autres régions.

Figure 7: Différences dans les marges du négociant au Québec et dans d’autres régions

Marge du raffineur

Les marges du raffineur correspondent à la différence entre le prix de gros et le prix du pétrole brut. RNC n’observe pas directement ces marges, mais produit des estimations raisonnables permettant d’analyser les tendances dans les marges du raffineur relativement au Québec. La Figure 8 illustre ces écarts.

Selon les données de RNC, les marges du raffineur sont généralement plus faibles au Québec. Les écarts avec l’Ontario et l’Ouest canadien sont beaucoup plus importants qu’avec les Maritimes. Comme nous le verrons dans la section suivante, cela s’explique en partie par le fait que les prix du pétrole brut sont presque identiques au Québec et dans les Maritimes. Les marges du raffineur au Québec ont augmenté relativement à celles de l’Ontario et de l’Ouest entre 2018 et 2021, puis elles ont diminué depuis.

Figure 8: Différences dans les marges du raffineur au Québec et dans d’autres régions

Prix du pétrole

RNC estime les prix du pétrole brut en fonction des sources d’approvisionnement des différentes régions et y ajoute les coûts de transport. La Figure 9 présente les écarts entre les prix du pétrole estimés pour le Québec et ceux observés dans les autres régions.

L’écart avec les provinces maritimes est faible, puisqu’elles s’approvisionnent essentiellement auprès des mêmes sources de pétrole brut que le Québec. Les prix du pétrole brut sont toutefois plus élevés au Québec qu’en Ontario et dans l’Ouest canadien. Ces écarts ont généralement diminué depuis 2018, malgré une remontée temporaire entre 2021 et 2023.

Figure 9: Différences dans les prix du pétrole au Québec et dans d’autres régions

Que conclure de tout cela ?

Les figures précédentes montrent que les prix de l’essence demeurent plus élevés au Québec, mais l’écart avec les autres provinces tend à diminuer lorsqu’on contrôle l’effet des changements de taxe carbone. Les taxes constituent la principale raison pour laquelle les prix à la pompe sont plus élevés au Québec. De plus, le fardeau des taxes des consommateurs québécois a augmenté relativement à celui des consommateurs des autres provinces puisque la redevance fédérale sur les combustibles a été supprimée ailleurs au Canada alors que la tarification du carbone est demeurée en vigueur au Québec.

L’analyse graphique des marges du négociant et du raffineur suggère également que le fardeau des taxes est partiellement payé en amont par les détaillants et les raffineurs. Une analyse économétrique plus poussée serait toutefois nécessaire pour déterminer si ce phénomène est effectivement présent.

Enfin, les données de RNC indiquent que, une fois les taxes retirées, ce sont principalement les prix plus élevés du pétrole brut qui expliquent pourquoi les prix de l’essence demeurent plus élevés au Québec. Cet écart a diminué avec le temps, mais il demeure important.

Conclusion

L’étude d’événement montre que l’abolition du prix plancher sur l’essence au Québec n’a pas entraîné une baisse des prix de l’essence. Ce résultat est cohérent avec le consensus qui prévalait avant la suppression du prix plancher. L’étude d’événement met toutefois en évidence une tendance à la baisse du prix de l’essence au Québec relativement aux autres régions canadiennes. Une analyse graphique révèle que cette tendance découle principalement de la période retenue pour l’analyse ainsi que du fait que l’étude d’événement contrôle explicitement l’abolition de la redevance fédérale sur les combustibles. Les taxes et les prix plus élevés du pétrole brut demeurent les principales raisons expliquant pourquoi l’essence coûte davantage au Québec.

L’analyse présentée dans ce billet demeure relativement sommaire. Il serait possible d’approfondir considérablement l’étude du marché québécois de l’essence. L’une des pistes les plus intéressantes serait l’estimation de la répercussion des taxes sur les différents maillons de la chaîne d’approvisionnement. Des études réalisées ailleurs au Canada concluent déjà que la répercussion des taxes sur les consommateurs est inférieure à 100 %. Les changements récents aux politiques de taxation, particulièrement ceux liés au carbone, offrent des occasions intéressantes pour mieux comprendre la répercussion des taxes sur les prix des carburants.